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La première condamnation pontificale

LA PREMIÈRE CONDAMNATION PONTIFICALE DE LA FRANC-MAÇONNERIE
Publié par Pierre Noël

Les quelques lignes qui suivent n’ont rien d’original ou d’inédit. Leur contenu se trouve dans de nombreux ouvrages d’auteurs de qualité, mais j’ai estimé que les rappeler pouvait être utile. Pierre Noël.

La Rome de Clément XII (Pape de 1730 à 1740)

Première loge romaine (jacobite Lodge) qui eut 12 réunions du 16 août 1735 au 20 août 1737.  Elle fut fermée par l’Inquisition d’après Hughan.
Lorenzo Corsini, né à Florence, devint Pape en 1730 à 79 ans sous le nom de Clément XII. Podagre et cloué au lit peu après son élection. Il devint en plus aveugle en 1732. Autant dire que son pouvoir personnel se réduisait à peu de chose quand le pouvoir effectif fut exercé pendant son pontificat par son neveu, le cardinal Néri Corsini (1685-1770) [1], clerc tonsuré, lui aussi de Florence.

Or il exista une loge à Rome de 1735 à 1737 sans que l’autorité en prenne ombrage, sans doute parce qu’elle était composée de sujets Britanniques de l’entourage de « Jacques III », le prétendant Stuart au trône d’Angleterre et d’Ecosse. W.J. Hughan donne les procès-verbaux de ses 12 tenues et le nom de ses membres. Le nom de Charles-Edouard Stuart, âgé de 15 ans en 1735, n’y figure pas. (The Jacobite Lodge at Rome).

Apprenant que les Etats Généraux de Hollande avaient interdit les loges maçonniques en 1735 (en raison du serment et du secret des réunions, auxquels s’ajoutait l’opposition des républicains au stadhouder, le prince d’Orange-Nassau, descendant de Guillaume le Taciturne), la Curie (ou le St-Office, ce qui revient au même) demanda au nonce en Flandres de quoi il retournait dès janvier 1736. En fait les autorités ecclésiastiques ne savaient rien de la finalité de la « secte » et ne comprenaient pas ce qui pouvait se faire dans une loge maçonnique, raison suffisante pour qu’un gouvernement du XVIII° siècle, qu’il soit protestant ou catholique, veuille la suppression d‘une association quelle qu’elle soit, puisque naturellement dangereuse pour l’autorité de l’Etat.

La loge de Florence.

Une loge existait aussi à Florence depuis, au moins, 1732, ce qui était autrement gênant. Le grand-duché de Toscane, voisin des Etats pontificaux, était indépendant mais sujet à l’influence romaine comme à celle du « Résident » (l’ambassadeur) d’Angleterre. Cette loge était constituée de sujets Britanniques [2] qui « en aimaient la situation délicieuse et le ciel si doux [3] » et étaient attirés par l‘atmosphère intellectuelle de la ville et sa liberté sous le dernier grand-duc de Toscane de la famille des Médicis (Jean-Gaston). Ils y étaient nombreux et créèrent à Florence une loge présidée par un certain Mr Shirly et fréquentée par d’autres Anglais mais aussi par le baron Philippe von Stosch [4], poète et collectionneur d’antiquités, notoirement impie, voire athée. S‘y ajouteront peu à peu des nobles, des ecclésiastiques et des intellectuels florentins, jusqu’à compter 60 membres en juin 1737. Le Dr Antonio Cocchi [5] y fut initié le 4 août 1732. D’après lui, les Anglais ne parlaient qu’anglais et faisaient bande à part. « Ils parlent beaucoup mais jamais de dogmes ou de religion, mangent beaucoup et boivent encore plus ».

Le St-Office romain s’en inquiéta dès 1736 et un Consistoire lui fut consacré en 1737. Les plus inquiets étaient les Florentins et le plus actif en fut le cardinal Ferroni, très hostile à ce conventicule qui échappait au contrôle de l’Eglise. Le père Paolo Ambrogli, Inquisiteur de Florence fut désigné, avec l’archevêque de Florence et le nonce en Toscane, pour enquêter sur la secte. L’inquiétude romaine venait du serment et du secret qui ne pouvaient cacher que de sombres desseins, non des éventuelles dérives spirituelles. Pour mener sa tâche à bien l‘Inquisiteur pourrait emprisonner l’un ou l’autre pour obtenir les renseignements désirés. Il pourrait surtout user et abuser à sa guise de ce qui lui serait confié en confession, qu’elle soit spontanée ou quelque peu sollicitée.

Sur ces entrefaites décéda sans descendance le dernier grand-duc Médicis (Jean-Gaston 1er) le 2 juillet 1737 à 68 ans (il était grand-duc depuis 1723). Lui succéda François de Lorraine [6] suite à différents arrangements diplomatiques trop longs à raconter (l’échange de la Lorraine et de la Toscane, voulu par Louis XV). François de Lorraine était aussi l’époux de la fille de l’empereur d’Autriche, Marie-Thérèse qui succéda à son père.

François de Lorraine [6]

Il était franc-maçon depuis 1731, reçu aux deux premiers degrés à La Haye dans une loge extraordinaire présidée par Jean Désaguliers en personne et au troisième degré quelques semaines plus tard (en compagnie de Thomas Pelham, duc de Newcastle, futur premier ministre du royaume de 1754 à 1762) dans la résidence campagnarde du premier ministre (de 1721 à 1742) du Royaume-Uni, Robert Walpole. L’affaire était connue et devait être relatée par James Anderson dans la réédition de ses Constitutions en 1738 (The New Book of Constitutions, p. 129). Cela ne dut pas plaire aux dignitaires romains qui craignaient que l’arrivée d’un membre de la « secte » effrite un peu plus encore leur autorité sur le grand-duché (indépendant) de Toscane, déjà mis à mal par le dernier des Médicis, bien peu dévot, débauché et homosexuel. L’existence d’une loge maçonnique à Florence était le prétexte tout trouvé à leur intervention !

Sous l’autorité du nouveau grand-duc, même lointaine [7], l’autorité ecclésiastique ne pouvait plus s’exercer avec la liberté à laquelle l‘avait habituée les Médicis. Ce ne fut pas faute d’essayer ! Ce que prouve la volonté de l‘Inquisiteur de « faire un exemple en condamnant un franc-maçon », usant pour cela de l’autorité que lui avait donnée la bulle d’avril 1738.

Les malheurs de Tomaso Crudeli

Le père Ambrogli prit comme cible le baron von Stoch et voulut l’expulser de Florence. Hélas pour l’Inquisiteur, le Résident d’Angleterre prit la défense du baron ! Le morceau était trop gros et Ambrogli, aussi puissant fût-il, dut s’incliner. Il se résigna et s‘en prit en revanche au Dr Tomaso Crudeli, secrétaire de la loge. Il le fit arrêter par ses sbires le 9 mai 1739, et enfermer sans ménagements dans les combles de l’église Santa Croce où il croupira jusqu’en avril 1741. Il sera libéré après un simulacre de procès, riche d’accusations mensongères et de faux témoignages, au terme duquel il sera condamné pour hérésie et condamné au confinement à son domicile de Poppi (localité située à 65 km à l’est de Florence, sur les rives de l’Arno). Bien que cela vaille un acquittement, Crudeli resta très marqué physiquement par sa détention (il n’avait pas été soumis à la torture) et il décèdera de tuberculose quatre ans plus tard.

La bulle In Eminenti apostolatus specula

J.F.Benimeli. Thèse de 2000 pages résumées dans « Les Archives secrètes du Vatican et de la Franc-Maçonnerie-histoire d’une condamnation », 908 pages publiées en espagnol à Caracas en 1976, en traduction français en 1989 à Paris (Dervy-livres).

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L’Église avait interdit aux catholiques leur adhésion à la franc-maçonnerie par la bulle In Eminenti publiée le 28 avril 1738 (signée par un pape de 86 ans, aveugle, dirigé et manipulé [8] par son entourage) et la loge de Florence cessa de se réunir.

Cette bulle commence par rappeler les condamnations précédentes, émanant pourtant de pays protestants (Hollande, Genève, Hambourg, Suède), interdisant les associations en général et les associations maçonniques en particulier. Le motif en est toujours le même : le secret et le silence inviolable (assuré par un serment sur la bible) et l’union d’hommes de différentes religions.

Le passage clé est le suivant « Nous avons appris, par la rumeur publique, qu’il se répand à l’étranger, faisant chaque jour de nouveaux progrès, certaines sociétés, assemblées, réunions, agrégations ou conventicules, appelés communément du nom de Francs-Maçons ou d’autres noms selon la variété des langues, dans lesquels des hommes de toute religion et de toute secte, affectant une apparence d’honnêteté naturelle, se lient entre eux par un pacte aussi étroit qu’impénétrable, d’après des lois et des statuts qu’ils se sont faits, et s’engagent par serment prêté sur la Bible, et sous les peines les plus graves, à couvrir d’un silence inviolable tout ce qu’ils font dans l’obscurité du secret. » En revanche, elle ne taxe pas les francs-maçons d’hérésie, mais seulement de « forte » présomption d’hérésie (« vehementer suspectos »), suffisante pour lancer une condamnation et une excommunication sans nuances. Le fameux « motif secret » (« et pour d’autres causes justes et raisonnables de Nous connues ») agité comme un hochet par Alex Mellor et Roger Peyrefitte, n’est que formule de style, habituelle à l‘époque, protocolaire mais sans contenu.

La bulle s’achève par l’interdiction d’adhérer à ces « conventicules » ou de seulement les héberger sous peine d’excommunication ipso facto sans que personne, en-dehors du Souverain Pontife ne puisse en donner l’absolution (sauf à l’article de la mort).

En fait la bulle ne faisait que répéter les condamnations précédentes surtout politiques (le bien public) mais ajoutait, papauté oblige, quelques éléments spirituels. Jamais en revanche les textes maçonniques (notamment les Constitutions d’Anderson et les suivantes, anglaises ou autres) ne seront officiellement condamnés, ni même mis à l’Index. Un point essentiel les sépare (probablement à leur insu) : le « centre de l’union » d’Anderson devient, dans la bulle de 1738, une des cibles de la condamnation pontificale, l’autre étant le secret.

L’Edit additionnel

Le 14 janvier 1739, le cardinal Giuseppe Firrao, secrétaire d’état du Pape, émit un Edit additionnel. Il rappelle les termes de la bulle de Clément XII, mais y ajoute la peine de mort, la confiscation des biens et une lourde amende (1 000 écus) en cas de désobéissance ! La disproportion entre le délit et la peine est frappante ! Le délit se résume en un « soupçon d’hérésie » et la menace de trouble de la tranquillité de la société par la réunion d’une société non autorisée par le pouvoir (le roi, le grand-duc ou la république), la peine est la mort sans rémission possible (elle ne fut heureusement jamais appliquée même dans les Etats Pontificaux). Le « soupçon » d’hérésie provenait uniquement de la réunion de disciples de différentes religions.

Constat final

Cette bulle ne fut jamais entérinée par le Parlement de Paris, pas plus que par le gouvernement impérial dont dépendaient les Pays-Bas autrichiens (la Belgique et le Luxembourg actuels). Elle n’y fut donc jamais d’application.

De cette affaire pourtant date l’hostilité de l’Eglise à la franc-maçonnerie. Jusqu’à la révolution française, les raisons de cette hostilité en furent le Secret qui ne pouvait que cacher un complot visant la tranquillité de l’Etat et la stabilité des institutions, le mélange dans un même conventicule de disciples de différentes religions et surtout un problème interne à la péninsule, celui de Florence en 1738 (celui de Naples plus tard). L’accusation n’avait pas vraiment de fondement religieux doctrinal et était essentiellement politique. Les états pontificaux étaient un état souverain avant d’être une autorité spirituelle. Les acteurs n’étaient ni des philosophes ni même des théologiens mais des politiques, hommes de pouvoir qui ne voyaient que danger dans le secret. La papauté n’a jamais essayé de comprendre ce qu’était la franc-maçonnerie de son temps. Il lui aurait pourtant suffit de lire les rapports que lui envoyaient les Inquisiteurs d’Espagne ou du Portugal. Les juges de l’Inquisition romaine ont-ils seulement lu les Constitutions d’Anderson ? (9)

L’hostilité réciproque ne devint « idéologique » qu’au siècle suivant. La condamnation de la franc-maçonnerie belge par la Lettre pastorale des archevêques et évêques de Belgique en décembre 1837 en fut une des premières manifestations. Elle culmina sous la 3ème République en France.

[1] Le cardinal Corsini fut préfet du Tribunal suprême de la Signature apostolique et, de 1753 jusqu’à sa mort, secrétaire de la Congrégation de l’Inquisition.
[2] Charles Sackville, Duc du Dorset (1711 –1769), comte du Middlesex de1720 à 1765, membre de la Chambre des Communes puis pair d’Angleterre. Pendant son “grand tour”, il rejoignit la loge de Florence en 1733, en fut vénérable et y resta juqu’en 1738. Il est connu pour son amour du cricket.
[3] F.T. Ferrens, 1885.
[4] Stosch was born in 1691 in Brandenburg. In 1709, Stosch settled in Italy. In Rome, he became a dealer in art and antiquities, collecting   gems of antiquity, books and manuscripts He financed his passions by unorthodox means, including spying on the Jacobite court in Rome for Sir Robert Walpole‘s British Government. He then settled in Florence, pensioned by the British until he died in 1757. Stosch was a founder of a Masonic Lodge in Florence in 1733, that became a direct concern of Rome, leading to the ban on Catholics becoming Freemasons. The first papal ban of Freemasonry, issued by the Florentine-born Pope Clement XII, was not based on any ideological objection to Freemasonry, as is often supposed (Wikipedia)
[5] Cocchi, Médecin, naturaliste, Il tint un journal manuscrit de 1720 à 1758
[6] François (1708-1765), duc de Lorraine, puis grand-duc de Toscane et empereur du St-Empire germanique, ne résidera que trois mois à Florence en 1739.
[7] François sera élu empereur du St-Empire germanique le 13 septembre 1745, à Francfort-sur-le-Main, et couronné le 4 octobre. Marie-Thérèse n’est donc pas impératrice en titre, mais, dans les faits, dirige l’Empire et administre ses territoires patrimoniaux.
[8] Au sens propre ! La main du Pape Clément, aveugle et sans doute dément, devait être placée sur le papier à l’endroit où il devait mettre sa signature.
[9] Les Constitutions d’Anderson ne parlent pas de Secret, mais de ce qui ne peut-être révélé à un « étranger non-maçon» (Art VI Of Behaviour, point 4., p. 55).

Référence supplémentaire : Franc-maçonnerie et Église catholique. Motivations politiques des premières condamnations papales (José Ferrer Benimeli). In : Dix-Huitième Siècle  Année 1987,  19 :  7-19 (Fait partie d’un numéro thématique : La franc-maçonnerie

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