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LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ EN FRANCE

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ EN FRANCE
Chapitre 8, le 7 mars 2021
LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ (REAA) EN FRANCE AU 19ème SIÈCLE

1. LE RETOUR DES ÉCOSSAIS. – En 1804, le comte Auguste de Grasse-Tilly (1765-1845), venant des Antilles via l’Amérique du Nord, rentre en France, porteur des plus hauts grades du Rite Ancien et Accepté – dérivé du  » Rite de Perfection  » jadis apporté par Étienne Morin (voir chapitre 3 du 07.04.2020) –. Il avait été nommé Grand Commandeur du « Suprême Conseil des Îles françaises d’Amérique au Vent et sous le Vent » et nanti de pouvoirs émanés du premier Suprême Conseil du monde, fondé à Charleston (Caroline du Nord) en 1802.
Fils de l’amiral de Grasse, qui s’était illustré pendant la guerre d’indépendance américaine, Alexandre Auguste de Grasse-Tilly avait été initié à Paris, dans la loge Saint-Jean d’Écosse du Contrat social, Mère Loge écossaise de France, en 1783. Militaire de carrière, il avait cependant quitté la France à la fin de 1789 pour Saint-Domingue afin d’y recueillir un héritage de plantations qu’il tenait de son père. Les événements politiques l’avaient finalement conduit à se rendre aux États-Unis.
Le 24 juillet 1796, il avait fondé avec son beau-père Jean-Baptiste Delahogue, maçon de Saint-Domingue, la loge « La Candeur » à Charleston qui s’affilia le 2 janvier 1798 à la Grand Lodge of Free and Accepted Masons of South Carolina.
Le 12 décembre 1796, H. Isaac Long, médecin juif qui avait voyagé entre Kingston et Charleston, accorda à Grasse-Tilly une patente de Député Inspecteur général et les rituels de l’Ordre du Royal Secret, dans la filiation d’Henry A. Francken, qui avait lui-même été nommé peu d’années auparavant par E. Morin.
Tous ces hommes étaient ainsi reliés à la source originelle des plus anciens grades écossais pratiqués en France vers 1760, sous l’égide de la Grande Loge de France qui avait donné mission à Etienne Morin de les diffuser.
Le 4 décembre 1802, une  » Circulaire aux deux Hémisphères  » annonça enfin la création intervenue le 31 mai 1801, du Suprême Conseil du 33ème degré pour les États-Unis d’Amérique – le premier du monde – fondé à Charleston en Caroline du sud par des maçons américains et français.
Grasse-Tilly fut mentionné dans cette Circulaire comme ayant été nommé le 21 février 1802 « Grand Inspecteur général et Grand Commandeur pour les Antilles françaises ».
Rappelé à Saint-Domingue du fait de la situation politique et militaire dès le printemps 1802, il y fut membre de la loge « Les Sept Frères réunis » et premier surveillant d’un chapitre homonyme.
Ses obligations militaires et la proclamation de l’Empire le 18 mai 1804 conduisirent peu après Grasse-Tilly à regagner la France.
Accomplissant en quelque sorte le chemin inverse de celui de Morin en 1761, il revint porteur d’un système non plus en 25 degrés mais en grades hiérarchisés du 1er au 33e. Né en France, l’Ordre du Royal Secret revenait, après maturation, sous la forme d’un nouveau système de hauts grades : le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA).

2. L’ÉTABLISSEMENT DU SUPRÊME CONSEIL DE FRANCE – SCDF EN 1804.
De retour à Paris, Grasse-Tilly établit, en vertu de ses titres, en octobre 1804 le Suprême Conseil de France (1er en Europe) et reprit contact avec l’héritière de sa loge d’origine, devenue Saint-Alexandre d’Écosse et du Contrat social à Paris, Loge Mère écossaise, qui régissait depuis la fin du 18ème siècle différents grades  » écossais « , dont ceux du Rite écossais philosophique.
Il créa avec l’appui des frères de sa loge, le 23 octobre 1804, une Grande Loge Générale écossaise de France, placée sous la protection de François Kellermann, Duc de Valmy, militaire très apprécié de Napoléon et Grand Garde des Archives du GODF – Grasse Tilly deviendra son aide de camp à Strasbourg -.

À l’aube de la franc-maçonnerie impériale, simple outil politique asservi au pouvoir, l’apparition de cette nouvelle obédience – dont l’existence fut pourtant très éphémère – redonnait corps à deux problèmes qui avaient marqué la vie maçonnique française dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : celui les Mères Loges et celui, plus général, de l’écossisme.
LES MÈRES LOGES ET LA GRANDE LOGE GÉNÉRALE ÉCOSSAISE DE FRANCE.
Dès 1760, on s’en souvient, la Grande Loge de France avait dû faire face aux loges provinciales qui lui mesuraient leur soutien. Dans les années qui suivirent, des Mères Loges, à Marseille, à Bordeaux, puis à Paris, revendiquant leur indépendance et créant des « loges filles », allaient représenter une certaine tendance de la maçonnerie française, refusant l’action hégémonique du GODF.
Il y avait avec la création du Suprême Conseil de France et de la Grande Loge Générale Écossaise de France incontestablement, pour certains maçons qui n’avaient jamais accepté la fusion de 1799, l’occasion d’une sorte de revanche maçonnique.
Par l’intermédiaire de ces hommes et de leur engagement au service de l’écossisme, le lien avec la Première Grande Loge de France, est donc historiquement fondé.

3. LE CONCORDAT DE DÉCEMBRE 1804.
Pour l’heure, en 1804, le Grand Orient, réaffirmant sa volonté, soucieux de ne pas voir se reconstituer une obédience rivale, exigea rapidement l’assimilation, en la personne du tout-puissant Régis de Cambacérès (voir note *), invoquant la volonté expresse de l’Empereur : il n’y avait d’autre choix que celui de s’y soumettre.
En décembre 1804, un autre Concordat maçonnique fut donc signé – le premier étant celui de 1799, qui avait consacré la fin de la Première Grande Loge de France  » maintenue  » – selon lequel le Grand Orient intégrait en son sein le nouveau Rite en tous ses grades et s’attribuait en outre la maîtrise directe des 18 premiers, laissant au Suprême Conseil le soin de régir les grades suivants et ultimes.
Par ce Concordat la Grande Loge Générale Écossaise n’avait plus lieu d’être. Elle tint sa dernière séance le 5 décembre 1804 et, le 8 janvier suivant, déposa ses sceaux et archives entre les mains du Grand Orient de France.
Et le jeune Suprême Conseil de France de 1804 était tenu en lisière.
LA RUPTURE DU CONCORDAT.
Toutefois, dès juillet 1805, en rupture avec le Concordat qu’il avait lui-même souhaité, le Grand Orient créa en son sein un Grand Directoire des Rites qui déclara conférer à ses membres le 33e degré. Prenant à juste raison acte de ce qu’il considéra comme une violation du Concordat, le SCDF dont Grasse-Tilly était Souverain Grand Commandeur, rompit en septembre 1805 l’accord avec le Grand Orient et annonça le rétablissement – qui ne fut que virtuel – de la Grande Loge écossaise: une interminable querelle venait de commencer. Elle durera jusqu’à la fin du siècle.
4. GRASSE TILLY ET CAMBACÉRÈS.
Dans l’immédiat, cependant, un modus vivendi fut établi. Grasse-Tilly démissionna pour reprendre du service dans l’armée et sa charge de Souverain Grand Commandeur du SCDF fut exercée de juillet 1806 à mai 1821, par Cambacérès lui-même qui régnait donc à la fois au SCDF et au GODF dont il était Grand Maitre adjoint.
En apparence, l’ordre régnait à nouveau mais au fond rien n’était réglé.
Quelques années plus tard, dans la confusion qui suivit après Waterloo la chute de l’Empire, le Grand Orient, dont beaucoup de membres occultèrent leur appartenance maçonnique des années de gloire, estima le moment venu d’y remédier à son avantage.
Il résolut d’abord, en novembre 1814,  » de reprendre l’exercice de tous les droits qui lui [appartenaient] sur tous les rites  » (sic) et, en septembre 1815, de mettre un terme à l’autonomie apparente du Suprême Conseil en l’intégrant purement et simplement dans un Grand Consistoire des Rites ! Le procédé avait le mérite de la clarté puisqu’il signait une fois de plus la volonté hégémonique du Grand Orient et justifiait a posteriori les résistances écossaises de 1805.
Mais, du côté des  » Écossais libres  » refusant ce coup de force, la situation était aussi délicate. Après son retour sur la scène, en juin 1814, Grasse-Tilly, libéré de ses obligations militaires eut l’idée de réveiller le Suprême Conseil d’Amérique (voir **), qu’il avait présidé avant son arrivée à Paris en 1804. Il y eut alors une scission entre les deux Suprêmes Conseils revendiquant l’un et l’autre la même légitimité.
La confusion atteignait son comble…
5. LE DUC ELIE DECAZES.
Seule l’intervention du duc Decazes (voir ***) alors intouchable favori de Louis XVIII, ministre de la Police et maçon actif, régla le conflit. Il devint en septembre 1818 l’unique Souverain Grand Commandeur et le resta jusqu’en 1821, date d’unification effective des deux Suprêmes Conseils indépendants, puis de nouveau de 1838 et jusqu’à sa mort.
Jusqu’à la fin du 19ème siècle, la situation étant enfin stabilisée après des années de folie, toute la vie maçonnique française sera déterminée par les relations fluctuantes entre les deux obédiences du pays, gouvernant l’une et l’autre à la fois des loges symboliques des trois premiers grades et des ateliers de hauts grades : le Grand Orient de France et le Suprême Conseil de France.
Le SCDF sera appelé à refonder en 1894 – avec d’autres institutions – la Grande Loge de France à peu près telle que nous la connaissons sous sa forme actuelle.
Mais ceci est une autre histoire dont nous parlerons une autre fois

Note * JEAN-JACQUES RÉGIS DE CAMBACÉRÈS (1753-1824), conventionnel et régicide, fut surtout un juriste hors pair et l’un des principaux rédacteurs du Code civil. D’abord Deuxième Consul en 1800 après son ralliement à Bonaparte, ce dernier en fit après 1804 le très influent Archichancelier de l’Empire. Maçon zélé, prenant sa fonction très au sérieux, Grand Maître adjoint omniprésent du Grand Orient, il dirigea finalement tous les grands corps maçonniques de hauts grades pendant l’Empire (Suprême Conseil du Rite Écossais Ancien et Accepté, Rite d’Hérédom, Rite écossais philosophique et Régime écossais rectifié).

Note ** SUPRÊME CONSEIL D’AMÉRIQUE. Reconnu le 21 février 1802 par le SC des États-Unis, établi par le Comte de Grasse au Cap Français (Saint Domingue) replié à Paris en 1804, le « SC pour les Isles Françaises de l’Amérique au Vent et sous le Vent » s’est dissous en transmettant ses pouvoirs au SCDF le 7 mai 1821.
Grands Commandeurs du SC d’Amérique : le Comte de Grasse Tilly du 21 février 1802 au 10 septembre 1818; le Duc Elie Decazes du 15 septembre 1818 au 7 mai 1821 qui fut aussi Grand Commandeur du SCDF de mai 1838 à octobre 1860.

Note *** DUC ÉLIE DECAZES (1790-1860). Magistrat, préfet de police, nommé président du Conseil des ministres en 1819, ce girondin libéral, devenu en peu d’années le favori de Louis XVIII, devait voir sa carrière politique interrompue sous la pression des ultras après l’assassinat du duc de Berry en 1820. Nommé duc-pair héréditaire, après un bref retour à la politique sous la monarchie de Juillet, il se consacrera finalement à des activités agricoles et industrielles, créant notamment des forges dans l’Aveyron, autour d’une ville nouvelle qui portera son nom : Decazeville.
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Illustrations. Grasse-Tilly. Cambacérès. Decazes.

 

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